Histoire de la protection de la nature et de l’environnement
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dimanche 8 janvier
Décès de Monsieur Pierre Pfeffer. Durant un demi-siècle il fut un acteur majeur de la protection de la nature, tant au plan national qu’international. Voir sa biographie.
 
ELLENBERGER François, Théodore, Victor (1915-2000)
samedi 23 mars 2013
par Victor Pereira , Isabelle Arpin
popularité : 69%
Professeur de géologie structurale à la faculté des sciences de Paris, puis à l’université Paris-Sud (1962-1984), membre de la société dauphinoise d’études biologiques et de protection de la nature, membre du conseil scientifique du parc national de la Vanoise de 1964 à 1986.

François Ellenberger est né le 5 mai 1915 à Lealui, une localité de Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie, à dix mille kilomètres de la vieille Europe. Originaire de Suisse, son père, Victor, est pasteur missionnaire et ethnologue. Il est en outre passionné par la culture des peuples africains, s’attache à préserver la mémoire des Bushmen et traduit les romans d’un Africain, Thomas Mofolo, du sesotho vers le français. Sa mère, née Evangéline Christol, est originaire des Cévennes. François Ellenberger fait partie d’une fratrie de six enfants. Ses frères Henri et Paul seront particulièrement réputés dans leurs domaines respectifs, la psychiatrie et la paléontologie.

Une enfance africaine

François Ellenberger vit ses douze premières années à Lenbe, une station missionnaire du Lesotho, dont le jardin est son terrain de jeux et d’explorations. Sa mère lui transmet son goût pour l’histoire et la littérature et lui enseigne le principe de lutte pour la liberté de pensée et de croyance. Son père, correspondant du Muséum national d’histoire naturelle, intéressé par tous les aspects du monde vivant et du règne minéral, lui apprend à prêter attention à chaque être et à chaque objet, au cours d’excursions qui l’influencent profondément. François Ellenberger apprend aussi la langue locale, l’anglais et le latin ; il dira plus tard avoir « eu de la chance de ne pas avoir fréquenté les bancs de l’école » [1] . Sa vie durant, il a gardé de cette éducation « hors du commun une curiosité universelle et un amour passionné et jaloux de la nature ».

Science, spiritualité et romantisme : le parcours d’une personnalité En 1928, il quitte l’Afrique et ses parents pour faire ses études en France. Il se retrouve à Montauban, vieille citadelle du protestantisme, entre à l’Institut Jean Calvin et intègre le mouvement scout. Il est aussi bon élève en mathématiques que dans les disciplines littéraires. Mais ce qui l’attire le plus, c’est la botanique. Il constitue un important herbier et reçoit à l’âge de quatorze ans une médaille d’encouragement obtenue pour son dévouement à la botanique. Dans une réponse à la société géologique américaine en 1995, il dit regretter ces temps « pré-pesticides où la campagne regorgeait de fleurs sauvages ». Il passe son baccalauréat, alors en deux parties, en 1932-33. À 18 ans, François Ellenberger veut enseigner aux enfants les « merveilles de la nature et de la Création » et opte pour les sciences naturelles. Il suit à la Faculté des Sciences de Toulouse l’enseignement du zoologue Albert Vandel, biologiste partisan du mobilisme wegenérien, et celui du botaniste Henri Gaussen, un des fondateurs de la phytosociologie et personnalité fortement engagée dans la protection de la nature. Il se familiarise avec la géologie par l’intermédiaire de Gaston Astre, qui assure les séances de travaux pratiques que François Ellenberger préfère aux cours magistraux. Gaston Astre lui recommande de se méfier des opinions scientifiques, principe qui inspirera toute sa carrière scientifique, et de mener une étude de terrain le plus tôt possible. À 22 ans, François Ellenberger effectue un premier travail géologique, dont la précocité étonne la communauté des géologues.

Il entre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1935 et obtient l’agrégation de sciences naturelles deux ans plus tard. Il résilie ensuite son sursis et ne retrouve la vie civile que huit ans plus tard, après avoir été fait prisonnier de guerre en juin 1940 et avoir passé cinq ans dans un Oflag en Autriche.

Là, il s’implique fortement dans la création d’une « université de captivité », donnant des cours dans plusieurs disciplines, notamment en géologie structurale et en astronomie. Mais enseigner semble ne pas lui suffire : il crée un groupe de recherche géologique, creusant à la main et observant les échantillons avec un microscope « artisanal ». La recherche qu’il dirige aboutit en 1948 à une monographie collective de paléobotanique et de pétrographie de 180 pages, saluée en préface par Eugène Wegmann comme « héroïque ».

Malgré les nombreuses difficultés, il tire parti de cette expérience sur le plan moral et intellectuel. Pour enseigner à ses co-détenus, il lit de nombreux ouvrages de géologie qui lui donnent de solides connaissances dans les sciences de la Terre. Il voit dans l’échange quotidien avec d’autres personnes cultivées dans un espace restreint une opportunité unique d’enrichissement. Intéressé par les cours du philosophe Raymond Ruyer, prisonnier lui aussi, il plonge profondément dans l’introspection psychologique, l’observation minutieuse de ses rêves et l’exploration de sa mémoire. Il en tire un livre sur le phénomène de réminiscence, Le Mystère de la mémoire (1947), qu’il considère avoir été le plus difficile à écrire de sa carrière.

Le scientifique se double chez lui d’un poète. La beauté des paysages lui inspire des accents lyriques et il exprime une tension entre l’esprit d’analyse et la célébration de la Création [texte inédit, fin des années 30] : « Grésigne ! Collines bleues à l’horizon de l’Est, croupes rondes, massives qui dominent [...] la houle des replis successifs du Bas-Pays... ; leur forte assiette évoque la solidité des vieilles constructions... Mystère de l’éternelle forêt, calme tranquille et majesté, puissance des savantes courbes, galbe absolu, parfaite sculpture des âges sans nombre... Trente kilomètres d’air moelleux, d’abîme horizontal métamorphosent la substance même des êtres lointains. Certainement c’est la vraie nature du monde qui transparaît dans le bleuté des horizons ; vous ne pouvez la posséder en y allant : l’analyse détruira le charme... Collines bleues de la Grésigne, comment pourrais-je vous avoir à moi... ? Je veux vous visiter, en pèlerin avide. J’ai soif du monde [2].

C’est cependant vers la science qu’il choisit de se tourner, peut-être à regret. Il oriente ses travaux de recherche vers la géologie et entre dans le laboratoire de Louis Barrabé à la Faculté des sciences de Paris.

L’amour de la Vanoise

Après la Libération, François Ellenberger est nommé agrégé préparateur de géologie à l’École normale supérieure. Il se marie en 1947 avec Hélène Grébert, poétesse, avec qui il aura trois enfants, Jacqueline, Gérard et Marc. Il entre en 1951 comme attaché de recherche au CNRS, où il prépare sa thèse de doctorat consacrée à l’Étude géologique du pays de Vanoise. Soutenue en 1954, cette thèse constitue aujourd’hui encore une référence. Le travail qu’il mène sur le terrain est fatiguant mais il apprécie d’être à l’air libre et en contact avec la nature. La Vanoise lui offre les grands espaces dont il rêvait pendant sa réclusion en Autriche et satisfait en outre sa passion pour les fossiles. De retour à Paris, il s’attelle à éclaircir la structure géologique des Alpes françaises, dont il réalise une cartographie détaillée avec stratigraphie et paléontologie.

Il est membre du conseil scientifique du parc national de la Vanoise depuis sa création en 1964 jusqu’en 1986. Lors de l’« affaire de la Vanoise » (1969-1971), il prend farouchement position contre le projet des promoteurs immobiliers de construire une station de sports d’hiver dans la zone centrale du parc. Il voit dans les parcs nationaux un moyen de lutter contre « le drame écologique du XXème siècle », dont il est profondément convaincu. S’en prendre au parc revient à briser un des rares outils de protection alors disponibles. En lui, c’est tout à la fois le scientifique, le croyant et le poète qui se révoltent contre les atteintes à la nature : « l’extermination actuelle de la vie sauvage est une offense, un sacrilège contre le Créateur de notre univers » [3]. Persuadé de la nécessité et de l’urgence d’une prise de conscience générale, il est l’un des fondateurs, avec le père Robert Fritsch, de la semaine culturelle de Pralognan-la-Vanoise. Dès 1966, il anime dans ce cadre des sorties de terrain ouvertes à tous, ponctuées d’explications géologiques et d’exposés sur l’histoire naturelle et sur l’histoire locale.

La Vanoise est pour lui davantage qu’un terrain de recherche. Très sensible à l’esthétique de son environnement, il éprouve une attirance particulière pour les paysages de montagne. Sa femme et lui possèdent une résidence secondaire à Pralognan, où ils passent régulièrement leurs vacances. À Bures-sur-Yvette, en banlieue parisienne, ils ont recréé un petit environnement alpin, vivant dans un chalet entouré d’un jardin rempli d’arbres et d’innombrables plantes sauvages. Son principal passe-temps reste la botanique. Il écrit en 1992 un ouvrage sur ses recherches en phyllotaxie. La mathématique végétale le fascine : « J’ai vu se découvrir à mes yeux un ordre dont la perfection n’a cessé de me surprendre » [4]. Cette perfection prouve selon lui l’existence d’un plan, d’un ordre global et le bien-fondé de l’énoncé de Paracelse : « L’homme doit trouver l’éternel dans le naturel ».

Une carrière de géologue couronnée de succès

François Ellenberger est agrégé préparateur à l’École Normale Supérieure (1945-1949) puis chargé de recherche et Maître de recherche au CNRS (1949-1957). En 1957, il est nommé maître de conférences à la faculté des sciences de Paris, puis professeur de géologie structurale en 1962, avant de rejoindre le centre universitaire d’Orsay nouvellement créé. Il effectue alors de nombreux voyages d’études et supervise des travaux d’étudiants, s’efforçant de les ouvrir à la complexité de la nature et de les mettre en garde contre les doctrines et les dogmes. Pendant et après mai 68, il adopte une position favorable aux revendications étudiantes (« Amis, mes jeunes camarades de la Pentecôte 1968, ce cours vous est dédié » [5]), tout en condamnant le recours à la violence.

À partir de 1972, il s’intéresse sérieusement à l’histoire de la géologie. Il réalise une série de biographies détaillées de plusieurs géologues. Il s’interroge sur la raison de la persistance d’erreurs dans les travaux géologiques, les fausses théories, les querelles de chapelle qui priment souvent sur le raisonnement. Il fonde en 1976 le Comité Français de Recherches sur l’Histoire de la Géologie (COFRHIGEO).

En 1983, il prend officiellement sa retraite mais continue ses travaux. Il produit un grand nombre de publications, dont une Histoire de la géologie en deux tomes (1988 et 1994) qui fait référence. En 1986, signe d’une carrière hors-du-commun, on donne à une roche nouvellement découverte le nom d’Ellenbergerite.

François Ellenberger s’éteint le 11 janvier 2000 à Bures-sur-Yvette (Essonne). Il laisse le souvenir d’un homme indépendant d’esprit, assoiffé de connaissances, convaincu du rôle que sa conscience singulière du temps confère au géologue : « Plus que tout autre, il vit dans la durée ; il sait, il sent concrètement que le présent avec ses incidents, ses conflits, ses orgueils, n’est qu’une coupe instantanée dans une immense histoire » [6]. Sa vie durant, il s’est employé à étudier et à protéger, corps et âme, une nature qu’il a perçue comme un immense livre à déchiffrer et comme l’œuvre merveilleuse du Créateur, désormais menacée de destruction. Il prononce lors d’une ouverture des journées culturelles de Pralognan un discours qui résume sa conception :

« Je ne sais pas lire, étaient les mots du communard à qui le poète demandait pourquoi il avait brûlé la Bibliothèque ; il ignorait tout de la valeur des livres.-or, la bibliothèque de la nature est immense, illimitée. Aucun naturaliste, aussi avancé soit-il, n’en a lu plus que quelques volumes, ou quelques chapitres ; mais celui qui en a bien voulu en déchiffrer ne serait-ce que quelques pages, quelques lignes, comprend alors vraiment quelle immense valeur a tout le reste. Il y faut quelque effort, mais quelle joie d’appeler les fleurs, les choses, par leur nom ! »

« Je vous le dis, Amis, j’aime passionnément la Vie, les Êtres, d’un amour qui englobe la roche, la plante, l’animal (mon frère, selon François d’Assise comme selon Darwin), et bien entendu l’homme - celui de la forêt amazonienne comme celui de nos campagnes, de nos cités, de nos banlieues. Comme si l’amour ne nourrissait pas toujours plus l’amour ! Comme si le respect n’engendrait pas un respect universel... »

 

[1] 1995 - (Presentation of the History of Geology Division Award). Response. Geol. Soc. Amer., GSA Today, mars 1995, p. 58. Notre traduction de l’anglais

[2] Du marteau à la plume : l’itinéraire scientifique de François Ellenberger, de Michel Durand-Delga

[3] 1995 - (Presentation of the History of Geology Division Award). Response. Geol. Soc. Amer., GSA Today, mars 1995, p. 58. Notre traduction de l’anglais

[4] Recherches d’amateur sur la phyllotaxie, la mathématique végétale, F. Ellenberger

[5] Cours d’introduction à la géologie structurale de l’Europe, 1968

[6] La métaphysique de James Hutton (1726-1797) et le drame écologique du XXème siècle, F.Ellenberger

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