OZENDA Paul
dimanche 10 octobre 2010
par Isabelle Arpin , Madeleine Boucard

Paul Ozenda naît le 30 juin 1920 à Nice, dans une famille originaire de la vallée de la Roya. Il est le fils de Gabriel Ozenda, ingénieur, chef de services à la Compagnie des eaux de la ville de Nice et de Félicie Barrel, épouse au foyer. Son père aime la montagne et pratique l’alpinisme. Dès qu’il le peut, Paul Ozenda l’accompagne dans ses excursions et parcourt l’ensemble du massif du Mercantour pendant ses vacances. Il s’intéresse à tous les aspects de la nature, collectionne les insectes et est particulièrement influencé par un de ses professeurs de sciences naturelles au lycée de Nice. À quinze ans, il décide de suivre ses traces. Il s’inquiète déjà des cueillettes abusives de saxifrage dans le Mercantour.

Paul Ozenda a conservé un profond attachement à la vallée de la Roya, qui a marqué sa jeunesse et n’est probablement pas étrangère à son amour pour la montagne et à sa vocation de botaniste. L’histoire mouvementée de cette vallée, qu’il a connue en partie italienne (le rattachement à la France s’est fait en deux étapes, en 1860, puis en 1947), a peut-être aussi inspiré son souci d’ouverture des frontières, d’échanges et de partage entre scientifiques et protecteurs de la nature. Il l’a fait connaître des scientifiques en y organisant (1949) une session spéciale de la Société Botanique de France.

Pour devenir botaniste, Paul Ozenda doit en passer d’abord par des études scientifiques générales : il entre en 1940 à l’École normale supérieure (ENS). Il en sort en 1943, agrégé de l’Université en sciences naturelles, puis devient assistant à l’ENS de 1944 à 1948. Il soutient en 1948 sa thèse de doctorat ès Sciences sur les dicotylédones apocarpiques.

Alors qu’il vient d’épouser Denise Seguinaud, botaniste chargée d’expérimentations sur les graines chez Vilmorin, il est nommé maître de conférences puis professeur sans chaire à la faculté des sciences d’Alger, où il vit de 1949 à 1954. Pendant ces six années, il travaille sur les zones arides et les marges sahariennes et publie un ouvrage qui fait encore aujourd’hui référence (1). C’est à Alger que naissent ses deux fils. En 1955, une chaire de biologie végétale se libère à l’Université de Grenoble. Déterminé à saisir cette occasion de rejoindre les Alpes, il l’obtient malgré sa jeunesse. Repoussant l’idée de vivre à Paris, il conserve cette chaire jusqu’en 1988, tout en dirigeant, au sein de l’Université, le laboratoire de biologie végétale et la station alpine du Lautaret. Professeur émérite à l’Université de Grenoble depuis 1988, il poursuit ses travaux scientifiques et publie jusqu’à ces toutes dernières années. Il préside la société française d’écologie de 1988 à 1991. Il est élu correspondant de l’Académie des sciences en 1972 et membre en 1982.

Paul Ozenda partage son temps de manière équilibrée entre l’enseignement, dans lequel il s’est fortement investi, et la recherche. Il étend progressivement sa connaissance et ses investigations de la végétation des montagnes à la plupart des massifs de l’hémisphère nord tempéré, au cours de nombreux voyages qui le conduisent des Montagnes Rocheuses à l’Asie centrale (Altaï sibérien, Himalaya népalais, Caucase). Il qualifie sa rencontre avec la protection de la nature d’« accidentelle », tout en remarquant que cette préoccupation est inséparable de son activité de naturaliste et qu’elle s’est accrue à mesure que les questions de protection de la nature ont pris de l’importance. Il distingue dans sa contribution trois parties : sa participation aux travaux de la Commission internationale pour la protection des Alpes (CIPRA) (2) ; son rôle dans les conseils des trois parcs nationaux alpins ; l’apport de ses travaux scientifiques eux-mêmes.

Paul Ozenda participe à la (CIPRA) pendant une vingtaine d’années à partir de 1963, ce qui lui permet de nouer des relations avec des naturalistes des six autres États de l’arc alpin.

Il siège au conseil d’administration du parc national de la Vanoise de 1963 à 1981 et au conseil scientifique du parc de 1963 à 1988. Il assure le secrétariat de ce dernier et dirige la publication des quinze premiers numéros de son bulletin annuel. Au début des années 1980, il siège trois ans au conseil scientifique du parc national des Écrins et à celui du Mercantour.

Au sein de ces conseils, il n’a jamais voulu être un militant et juge sévèrement ce qu’il considère être le jusqu’au-boutisme de certains écologistes. Lui a toujours souhaité établir une frontière nette entre le travail scientifique et les engagements politiques, tout en essayant de jouer un rôle modérateur entre les positions des élus-aménageurs et celles des écologistes.

Concernant sa contribution au conseil scientifique des parcs nationaux, il regrette ne pas avoir réussi à convaincre les parcs alpins de travailler à la fois à l’échelle française et internationale, de manière à pouvoir élaborer des problématiques et des projets de recherche communs. Ses tentatives dans ce sens ont échoué, du fait, pense-t-il, du centralisme français. Il regrette en outre que les scientifiques se soient longtemps limités à des travaux d’inventaires de la faune et de la flore, au détriment d’une réflexion plus approfondie et plus intégrative sur la biologie et le fonctionnement des écosystèmes, sur l’ensemble de la chaîne alpine. À plusieurs reprises, il tente d’impulser une autre dynamique scientifique des parcs alpins, en s’appuyant sur ses propres réseaux collaboratifs, en Suisse, en Autriche et en Italie.

La troisième contribution de Paul Ozenda à la protection de la nature réside dans ses travaux de naturaliste, qui portent principalement sur la végétation des grandes chaînes de montagne, synthétisés dans un ouvrage paru en 2002 (3) . Il s’est également intéressé à des aspects de biologie générale tels que les adaptations, le parasitisme, les conditions critiques (aridité, altitude), la structure et la répartition des écosystèmes, les applications à la conservation des milieux naturels et au contrôle des nuisances. Son apport à la cartographie des écosystèmes, qui permet la localisation des zones limites, très sensibles aux évolutions, est en particulier fondamental pour la définition de mesures de suivi et de conservation des milieux.

Dans un autre ouvrage paru en 1982 (4) , Paul Ozenda expose ses conceptions sur la conservation de la nature. Il y constate l’accélération de la disparition de nombreuses espèces depuis un siècle et dénonce les prélèvements abusifs, l’introduction d’espèces qui perturbent le milieu, et surtout la destruction des biocénoses, par surexploitation des ressources, généralisation des monocultures et des écosystèmes simplifiés. Il appelle en particulier l’attention sur la dégradation des sols et les pollutions. Il souligne la complexité des choix en matière de mesures de conservation. La réserve intégrale ne lui paraît pas toujours la meilleure solution et il souligne que des activités humaines bien étudiées peuvent contribuer au maintien d’écosystèmes semi-naturels très riches, chaque cas nécessitant une analyse particulière. Il se réjouit que le souci de la simple protection d’espèces ou de petits espaces phares ait été complété par une prise en compte de zones naturelles ou semi-naturelles plus vastes, en équilibre avec une certaine pression humaine. Il a ainsi adopté, très tôt, des positions pour partie assez répandues aujourd’hui mais qui suscitaient, il y a quelques décennies, de vives oppositions dans les milieux naturalistes. Il préconise enfin de développer les démarches éducatives auprès de divers publics, pour « changer les mentalités ».

Paul Ozenda a pu observer la nature alpine sur une très longue période. Il porte sur son évolution un regard nuancé, même s’il se dit aujourd’hui inquiet pour l’avenir des Alpes. Il a pu constater dans sa jeunesse une amélioration de la situation des milieux naturels, en raison de la déprise agricole provoquée par la grande guerre et le départ souvent sans retour des hommes des villages. Cette période de reprise de la nature succédait à une phase de surexploitation des zones de montagne, responsable selon lui d’une véritable crise écologique, surtout dans les Alpes du sud. Mais, après la seconde guerre mondiale et plus encore depuis les années 1980, il a vu un exode en sens inverse menacer la montagne, celui des citadins vers les stations de ski, le développement du tourisme, l’urbanisation et la sur-fréquentation dégradant les milieux naturels plus irrémédiablement que les pratiques agricoles d’autrefois.

Paul Ozenda ne se définit pas, en définitive, comme un protecteur inconditionnel de la nature mais comme un homme de laboratoire et de terrain, un scientifique qui s’est trouvé, de fait, activement au service de la protection de la nature.

Sources : entretiens avec Paul Ozenda en avril 2000 et en mars 2010.

Notes :

(1) Flore et végétation du Sahara. (CNRS éditions, Paris, 2004. Édition originale 1977) (2) Créée en 1952, cette ONG vise au développement durable dans les Alpes, pour préserver leur patrimoine naturel et culturel spécifique. Elle a œuvré pour la signature en 1991 de la convention alpine, qu’elle contribue à mettre en œuvre, à travers les réseaux qu’elle a développés. (3) Perspectives pour une géobiologie des montagnes (Presses polytechniques, Lausanne, 2002). (4) Les végétaux dans la biosphère (Doin editeurs, Paris, 1982).